lundi 2 novembre 2009

"Contractilité" Musculaire


Le muscle, comme notre esprit, ne peut pas faire deux choses à la fois. Soit il est au repos, prêt à l’emploi, soit il est en fonction, et par conséquent inutilisable. Il est possible parfois de le trouver dans un état médian, ce qui est pathologique ou transitoire (courbatures ou blessures). Pour obtenir une réaction rapide, sans parasites face à un stimulus, il faudrait que notre muscle soit toujours dans un état d’alerte mais détendu… hummm, les paradoxes commencent.

Dans une telle situation, nous nous retrouvons souvent englués dans des joutes verbales sans importance et nous ne parvenons plus à trouver les mots. Plus tard, nous nous en voulons de n’avoir pas dit ceci ou cela. Pendant l'altercation, notre esprit était alors tendu à cause d'une projection dans le futur ou dans ses mémoires du passé, donc trop occupé pour accéder au présent ; nous étions paralysé en somme.

Voilà dans quel état se retrouve notre corps beaucoup trop souvent !

Ce que nous recherchons par le biais de la pratique, c'est un corps qui consomme le moins possible d’énergie, pour ne pas l’user bêtement, mais qui répond instantanément quand il est utile de le faire. Nous sommes aidés dans la vie par des " drogues " naturelles fabriquées par le corps, elles nous permettent de nous dépasser. Mais notre esprit est tellement tourmenté par nos pensées compulsives et nous sommes tellement ignorants des mécanismes de défense, que cela nous paralyse au lieu de nous aider. La décharge d’adrénaline qui va parcourir notre corps en cas d'urgence va souvent être interpréter comme une sensation de faiblesse. En réalité c’est une sensation de légèreté qui ne demande qu'à être suivie par l’action, la " contractibilité "parfaite de nos muscles prêts à tout.

Notre corps doit être détendu pour répondre correctement à ces signaux, sinon cela demande des efforts terribles de lutte entre une volonté de rester paralysé et cet "involontaire" (principe de vie de chaque cellule) naturel qui ne demande qu’à agir. Pour obtenir cette détente, il est nécessaire d’avoir une pratique quotidienne qui permette de garder notre structure dans son état naturel de repos. Le " repos " n’a rien à voir avec une mollesse prônée par les adeptes hystériques d’une non violence illusoire. C’est un état transitoire entre deux actions de la vie, simples ou complexes. Le corps est tonique mais pas dur, l’esprit relâché mais pas endormi.

Notre esprit est un facteur essentiel pour la détente du corps. Dans une action spontanée, il n’y a pas de dépense d’énergie inutile. Dans une action gavée de pensées contradictoires et confuses, le corps est tendu et contrarié dans un conditionnement de " mal faire ". Le travail de la détente du corps passe par la relaxation de notre "boite à pensées". Pour qu’un exercice soit utile, il ne faut pas qu’il soit intellectualisé au début, dans la phase d’apprentissage : C’est là qu’il est utile de juste suivre les conseils de son professeur sans poser trop de questions. Quand l’ensemble corps/esprit est détendu dans la réalisation du geste, convenable ou pas, alors il est temps de discuter. Trop souvent les jeunes pratiquants cherchent à discuter sur le fond et la forme de ce qu’ils vont faire avant même d’avoir esquissé le moindre geste. Le professeur qui rentre avec eux dans un débat d’idées est un mauvais enseignant : Il flatte son ego dans une discussion houleuse à travers laquelle il va étaler son savoir et gâcher toute chance de découverte du " jeune scarabée ". Le professeur qui souhaite faire évoluer profondément son élève ne lui dit rien si ce n’est " au boulot et tais toi ! ".

L’intention est nécessaire pour initialiser les gestes, mais elle va devenir très vite un problème. Dans l’intention, nous mettons toute l’attente et l’espoir dans un geste qui voudrait rester dans le domaine de l’action pure. Sur une frappe, la volonté de puissance et les fantasmes du résultat vont compromettre le succès de celle-ci. L’intention est un starter, comme avec une voiture des années 80, mais rouler à fond avec le starter est l'assurance d’un résultat bien triste.

L’intention est utile dans la phase d’apprentissage, mais reste un handicape dans la phase de pratique ; quant à l’utilisation dans les arts de combat, c’est une catastrophe !

La réalisation sera un miroir de l’entraînement et c’est dans cette préparation que le " Yi " (intention) sera utile. Dans l’usage c’est un poids qui encombre.

Les exercices qui auront suivis les phases d’apprentissage et de pratique seront prêts pour l’utilisation. Il sera inutile de rajouter une intention, une attente ou une prière, ce sera trop tard !

Dans la médecine chinoise c’est le foie qui est responsable de la bonne circulation de toutes les manifestations de l’énergie dans le corps (sang, énergies nourricière et défensive, liquides organiques). Toute tension de l’esprit ou du corps le blesse et il rechigne ensuite à faire son travail correctement. Même d’un point de vue cellulaire, le stress tend et raidit les cellules qui seront moins performantes pour une action donnée. Trop d’intentions ont rendu nombre de pratiquants d’arts martiaux coléreux et malades, tristes et un peu fous… trop de tension !

Pour leur naturel spontané aux gestes d’un être humain détendu et en bonne santé, il nous faut nous détendre. Les exercices sans but évident, le travail quotidien sur l’intimité avec notre corps et le travail de reconnaissance de notre esprit ; voilà de quoi faire !

mardi 20 octobre 2009

Enracinement et Pratiques Sérieuses



Dans les arts internes chinois, on parle beaucoup plus du changement du corps et de l’esprit, ou plus exactement du changement du corps "avec" l’esprit (ou inversement), que des formes, des routines, des katas…

La différence avec l’externe, en laissant de côté le rapport à la contraction musculaire, est cette possibilité de changer une action isolée (du bras, par exemple) en une action globale du corps.

Cette dernière, contrairement à la force venant de l'externe, amène une vraie puissance dans l’action, la non fatigue de la partie du corps qui fait l’action et la possibilité de multiplier cette action.

La force du mouvement va faire toute la différence, car il sera alors impossible pour un adversaire de " parer " ou de " prendre " le coup tant il est destructeur.

La recherche de ce " corps total " est souvent au centre de chaque style interne chinois classique, j'entends par là chaque " style sérieux ".

Sans cette recherche de globalité et d’unité, on ne fait usage que de la force isolée qui nous ramène inévitablement à l’externe. Travailler l'externe est chouette aussi, à partir du moment où l'on sait ce qu'on fait, c’est encore une histoire de choix…

Celui qui s’entraîne aux arts internes avec une vision externe, ou inversement, va perdre du temps à faire n’importe quoi, et ne va aller nulle part.

Toute la base du vrai travail interne vient de la détente et de l’enracinement.

L’ enracinement amène la possibilité de rester centré malgré les "changements".

L'enracinement interne est donc cette aptitude à "changer" avec les "changements" du monde et dans une situation donnée. Cette écoute du monde, pour s'adapter, doit se faire dans une certaine densité, une certaine solidité, souples et vivantes.

Ce rapport au sol, pour faire sortir la force et "changer" est une nécessité, si on veut transformer sa perception des événements et ses gestes.

Les exercices sont une façon de "goûter" les fameux changements, pour parvenir à une liberté "adaptable" du corps tout "entier".

C'est pas simple, mais c'est cela l'interne.

Quelles que soient les facettes de l’entraînement interne, il faut avoir un rapport au sol qui permet d’unifier la force du corps. Ce travail peut se faire comme dans le Yi chuan, en restant debout, mais il existe bon nombre d’autres méthodes.

Je veux dire en matière de pratiques des arts internes chinois, pas de football américain ou de sumo.

Avez-vous aujourd'hui des pratiques qui vous ont apporté un enracinement ?

Transmettre la force de l'enracinement par le corps demande "d'apprendre à céder"...

Il suffit de pratiquer avec une intention et une force "légère et douce", qui "laisse l'énergie couler".

Mais c'est tellement complexe de ne pas mettre de force avec nos phantasmes guerriers...

Facile, mais difficile.

Pour ma part, une série de postures statiques, des exercices à deux et des exercices pour sortir le " jing ", la force, m’aident à m’enraciner.

Tous mes entraînements contiennent des gestes très lents et des moments de formes statiques.

Si elle demande un bon enracinement, une pratique interne sérieuse ne demandera en revanche pas d'obtenir un gabarit particulier.

Je ne pense pas qu'il faille devenir fort, faible ou maigre pour faire de l'interne.

Cependant, je ne peux pas dire non plus que la détente entraîne la perte de la masse musculaire. Que l'on soit musclé ou pas, la taille des épaules reste inchangée par exemple.

Si on conserve une pratique de "contact" régulière et sans retenue, les muscles restent les muscles, simplement on s'en sert d'une façon différente.

Dans ma lignée, dans mon style, il y a eu des costauds et des maigres, mais au fond, ils sont tous restés comme ils étaient à l'origine, épaules ou pas.

Wan Shujin avait des épaules rondes et "hypertrophiées", mon autre avatar, le vieux tout sec, Wan Laisheng, avait aussi les épaules rondes et proéminentes, même tout sec.

Beaucoup de gens qui font de l’interne se coupent de la réalité des combats (contacts) "violents", où les muscles travaillent dans le sens d'un " corps uni ". C'est leur meilleur prétexte pour justifier la faiblesse de leur corps.

Sans aller aussi loin que le combat, il suffit de manier les armes de façon " unie ", il en résulte alors une musculature particulière qui se note, tout en restant détendu par ailleurs.

Il existe une autre branche d’amis des arts de combat du Zhejian, près de Shanghai, qui font de la boxe du poing de coton. Ils ont des corps de gymnastes, secs et dessinés, mais ne s’entraînent pourtant que de façon interne et souple : c’est une branche 100% interne.

Je ne crois donc pas que les modifications corporelles se voient aussi bien quand on reste dans son système.

En revanche, si on change de système et que l'on passe du karaté, shaolin dur, lutte gréco-romaine aux styles internes chinois, là il va y avoir un changement évident !

Le corps récupère des erreurs passées et retourne vers " sa " normalité, vers une force détendue et souple.

Les arts de percussion amènent un épaississement et une tonicité particuliers des muscles, une sorte d’élasticité, de peau " latex ". Les arts de luttes rendent rond et lourd, enraciné.

Les arts internes sont souvent liés à la percussion, tout en restant à une distance courte de " sécurité ". Si les exercices et le combat sont combinés régulièrement, les muscles peuvent rester apparents, mais deviennent très rarement " hypertrophiés ".